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Hors piste, Parce que Kilian..., PQDS...des portraits !

« Le travail m’a formé, pas la compétition »


Peu connu du grand public, Bruno Brunod a été le 1er champion du monde de Skyrunning (1996 puis 1998) à une époque où courir en montagne était une pratique confidentielle. L’Italien est pourtant un immense champion aux capacités hors-normes. Le Traileur de la Vallée d’Aoste a détenu les records de montée-descente de certains des plus beaux sommets de la planète (Cervin, Mont Elbert, Aconcagua, Kilimandjaro…). Plus jeune, Kilian Jornet, meilleur ultra Traileur du moment, en avait fait son modèle. C’est tout naturellement qu’il le fait apparaître dans son film « Dejame Vivir (1)» pour lui rendre hommage et parler de son estime. Grâce au catalan, Bruno Brunod est à nouveau sous les feux des médias et du milieu des Traileurs. A l’occasion du Festival « Montagne en scène », rencontre avec un homme simple, attachant. Simplement attachant. Un géant.    

 
 

_montagne-en-sceneBruno Brunod, l’an passé lorsque vous finissez le Tor des géants (330 km/24000m de dénivelé positif) en moins de 100 heures, à la 36ème place, les organisateurs de l’épreuve vous rendent hommage en parlant d’ « Un géant parmi les géants ». Qu’en pensez-vous ?
Non, moi je suis un coureur comme les autres. Je cours pour le plaisir. C’est naturel pour moi de courir dans la montagne. J’apprécie de côtoyer les gens qui font du sport dans la montagne. Et c’est assez normal pour moi d’aller dans la montagne.

Vous êtes pourtant le 1er champion du monde de l’histoire du « SKYRUNNING  » en 1996 (puis en 1998) alors que la discipline est encore méconnue ?
Je ne me suis jamais senti athlète. Je me suis toujours senti comme étant un homme normal.

De nos jours, le Trail attire de plus en plus de monde. Sur les courses les plus prestigieuses, les inscriptions sont bouclées en quelques heures. Comment percevez-vous cet engouement pour la montagne ?
Dans la vallée d’Aoste, je vois que les sentiers deviennent plus populaires, plus fréquentés, les refuges travaillent et pour tout ce qui touche au tourisme c’est la même chose. C’est un sport pas trop cher. Avec une paire de chaussures, tu peux partir courir. Mais il y a aussi des personnes pas préparées qui partent faire ça. Il faut faire attention à la montagne. Ne pas s’y aventurer lorsqu’il fait mauvais. Il faut savoir s’arrêter. Il faut respecter la montagne. Par exemple, on croise beaucoup de personnes qui ne portent pas l’équipement adéquat dans certains endroits.
Mais les choses ont changé. Avant on pensait qu’il fallait se consacrer uniquement à son travail dans ma vallée. On ne comprenait pas pourquoi je partais m’entraîner le dimanche. Pour eux, j’allais être fatigué le lundi. Ce n’était pas normal. Aujourd’hui, les jeunes qui font du sport sont bien vus.

Cette année, Vos résultats sont encore et toujours exceptionnels (1)
Malheureusement cette année au Tor des Géants, j’ai dû abandonner pour des problèmes gastriques. J’ai voulu manger un peu plus bio mais cela ne m’a pas réussi. Il me faut manger la même chose qu’à la maison : du fromage, du pain… les boissons et les nourritures sophistiquées ne me conviennent pas vraiment.

bruno brunod lors du festival "Montagne en Scène"

bruno brond lors du festival « Montagne en Scène »

Quelle est votre préparation aujourd’hui ? Est-ce que vous vous entraînez toujours autant avant et après le travail ?
Non, maintenant, j’ai 52 ans, je dois respecter mon âge. Je dois être vigilant, en faire moins et aller moins vite. Je travaille en tant que maçon, je travaille la pierre, alors c’est déjà très dur. Je sors seulement 2, 3 fois en semaine et aussi le dimanche. Je vais plus doucement désormais. Je ne regarde plus le résultat. Je regarde surtout le plaisir que je prends.

Quand on a été numéro un pendant de longues années, et l’un des précurseurs d’une discipline, qu’est-ce qui pousse encore à se lancer sur une épreuve à 52 ans ?
Le plaisir d’aller dans la montagne, l’ambiance de la compétition. J’adore ça. Pour moi, c’est un plaisir. Et je continuerai toujours. Tant que je peux courir, je suis heureux, tranquille. Courir est aussi une discipline de vie qui aide à se sentir mieux mentalement et physiquement. C’est important le sport.

Le Trail vous a mené des alpages du mont Dzerbion dans la vallée d’Aoste, au Kilimandjaro en Afrique, au mont Elber dans le Colorado ou encore à l’Aconcagua, le point culminant de la cordillère des Andes. Vous êtes allé aux quatre coins du monde. Il vous en reste quoi aujourd’hui ?
Cela m’a fait réfléchir de voir tous ces endroits. J’ai surtout vu qu’il y avait beaucoup de misère sur la planète. Et j’ai compris que les petits tracas que l’on pouvait avoir et dont nous parlions dans ma vallée d’Aoste étaient dérisoires. Ça m’a ouvert l’esprit. Moi, j’avais toujours été dans mon milieu montagnard, à faire les mêmes activités. Après cela, certaines discussions ou problèmes du quotidien m’ont paru beaucoup plus insignifiants. Echanger avec d’autres personnes, m’a fait aussi convaincu que j’étais un homme comme les autres. Et cela m’a beaucoup servi.

Jeune c’est le cyclisme qui vous a attiré en premier. Vous étiez fan de Fausto Coppi et Gino Bartalli, vous avez même intégré l’équipe de Claudio Chiappucci. Tout cela à cause d’une histoire de gazon ?
J’étais à l’armée à Courmayeur, où il y avait un groupe de sportif. J’étais un garçon de la montagne, un peu sauvage. Je devais couper le gazon avec une machine électrique mais je n’y arrivais pas. Le sergent m’a laissé aller chercher mes outils à la ferme en vélo. Et comme je suis revenu dans la journée, il a vu que j’avais du potentiel. J’ai fait de la compétition par la suite. J’ai intégré un groupe semi-professionnel pendant six mois. J’avais un vélo très lourd. Et pourtant, un jour, Claudio Chiappucci qui était venu s’entraîner avec moi, n’arrivait pas à maintenir la cadence. Mais la Vallée d’Aoste me manquait trop. Alors, je n’avais plus la tête au cyclisme et je suis retourné chez moi. J’ai repris mon travail dans la pierre durant une dizaine d’années.

Comment avez-vous atterri dans le Trail finalement ?
L’esprit de la montagne m’a poussé à gravir les sommets. Depuis mes huit ans, lorsque je travaillais aux champs ou que j’aidais à porter des courses ou des choses lourdes, je courais. Nous avions les alpages à plus de 2000 mètres. Je devais souvent parcourir mille mètres de dénivelé. C’est le travail qui m’a formé, ce n’est pas la compétition. C’est un peu différent de ceux qui se lancent dans le Trail aujourd’hui.

Vous apparaissez dans le film « Dejame Vivir » qui conte les exploits de Kilian Jornet. Vous avez, vous aussi, détenu plusieurs records d’ascension et de descente de sommets mythiques. Cette course au chronomètre n’est-elle pas opposée à l’essence du Trail qui prône l’espace, la liberté ?
Quand je gardais mes vaches dans les alpages, j’étais entouré de sommets. Déjà tout petit, je regardais le temps, le soleil, pour pouvoir monter et descendre. Je n’avais pas de chronomètre. Mais dès que je finissais l’école, je courais le plus vite possible pour rentrer à la maison. C’était naturel. « Monter et descendre » a toujours fait partie de moi. Les records ont constitué une forme de continuité, par rapport à ce que j’ai toujours eu l’habitude de faire.

Toujours dans « Dejame Vivir », la veille du record de l’ascension-descente du Cervin par Kilian Jornet, on vous voit prédire à la minute près le temps qu’il établira ? Comment avez-vous fait ?
Kilian, je le connais un peu maintenant et je me suis dit que s’il avait de la réussite… Je suis habitué à la montagne et comme je détenais le record et que j’ai vu qu’il était très rapide en montée et en descente…

A quoi pense-t-on quand on court là-haut pendant 60, 70, 100 km ou plus ?
A la liberté. Tu regardes la lune, tu regardes le soleil, les paysages. Tu penses à ta famille, aux autres… c’est la liberté. Le chronomètre ne compte plus, c’est le plaisir.

Kilian Jornet parle de vous comme de son idole. Qu’est-ce que cela représente pour vous ?
C’est le plus fort Kilian aujourd’hui. Cela m’a semblé drôle quand il m’a appelé et que j’ai appris qu’il voulait me connaître. C’était agréable et en même temps un peu étrange de savoir qu’il avait un poster de moi dans sa chambre, plus jeune. Je pense que Kilian est un peu comme moi. Tous les deux, nous vivons en altitude depuis que nous sommes tout petits. Tous les deux nous avons la même façon de concevoir la montagne et de la respecter. Et puis, de mon temps, je me suis toujours entendu avec les coureurs catalans, avec lesquels c’étaient très durs pendant la compétition et très amical après. Il y avait une forme de pensée commune et du respect.

Il est aujourd’hui l’un des plus grands champions. Vous l’avez rencontré plusieurs fois. Que pensez-vous de l’homme ?
Cela fait trois ans que je le côtoie vraiment. J’ai vu que c’était une personne humble, simple, habituée à pousser son corps à un niveau fantastique. Il a une grande passion pour la montagne. Il travaille très dur lors des entraînements. Mais c’est avant tout un homme simple, un homme normal. Et c’est aussi un garçon qui m’a fait connaître aux yeux du monde. Si je suis à Paris aujourd’hui, c’est grâce à lui. Sans lui, je serais resté dans ma Vallée d’Aoste. Je peux le remercier de m’avoir fait exister dans le milieu de la course.

Propos recueillis par Stéphan Lemonsu / @stephanlem

(1) Pour tout savoir sur « Dejame Vivir » http://store.summitsofmylife.com/fr/

(2) 80km du Mont –Blanc : 4ème Vétéran 2, 74ème au scratch en 14h51m11s sur 571 finishers ; Gran Trail Courmayeur – 90km – 90 km , 2ème en 11h35min12s ; Monterosa Walser Ultra-Trail 44km – 6ème en 3h35m55s ; Monte Soglio – 66km – 8ème en 5h54m24s…

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  1. Pingback: « Faire un film, c’est peindre un tableau » | Plus Que Du Sport - 17/11/2014

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