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Le Paris perdu des sportifs


Ne cherchez pas de nom de sportifs dans les rues de Paris. Le hasard ne vous mènera pas sur une allée Georges Carpentier(1) ou une avenue Just Fontaine(2). Ni le premier français champion du monde de boxe anglaise (le 12 octobre 1920, catégorie mi-lourd), ni le meilleur buteur (sur une phase finale) de l’histoire de la coupe du monde de football ne sont honorés par un nom de rue, d’avenue, de voie, d’allée ou de place.

La place Jules Rimet rend hommage au créateur de la Coupe du Monde de Football. Elle accueille discrètement les spectateurs du parc des princes, dans le 16ème arrondissement de paris.

La place Jules Rimet rend hommage au créateur de la Coupe du Monde de Football. Elle accueille discrètement les spectateurs du parc des princes, dans le 16ème arrondissement de paris.

La ville lumière éclaire ses élites partout dans ses artères : politiques, résistants, déportés, peintres, littérateurs, acteurs, chanteurs, sculpteurs, scientifiques, anciens propriétaires, industriels, inventeurs… Toutes ont le privilège d’habiller les noms de rues de notre capitale, véhiculant ainsi leur histoire, leur apport à la ville ou la nation, construisant ainsi notre histoire, nos valeurs, notre héritage. Toutes donnent une lecture de la France, de son passé, aux visiteurs de ces sillons citadins. Ces témoignages sont importants. Pour savoir ou pour se souvenir. Toutes les élites sociales sont présentes, sauf l’élite sportive, à quelques exceptions près.

L’activité qui consiste à nommer les lieux publics, c’est-à-dire les voies de communication, les parcs, les places publiques, de même que les équipements et les édifices publics est la toponymie. C’est aussi l’ensemble des noms de lieux d’une région ou d’une ville. Catherine Hannoyer travaille à la mairie de Paris. Elle est responsable de la Géocodification au sein du service de la Topographie et de la documentation Foncière : «  généralement ce sont les héritiers, des associations ou des élus qui soumettent les demandes de nouvelles dénominations. Il existe un délai de 5 ans lorsqu’une personne est décédée,  pour un délai moindre, si la proposition d’attribution émane de membres du Conseil municipal, elle doit être revêtue d’au moins quarante et une signatures. Pour les plaques commémoratives ou les monuments, les mêmes règles s’appliquent ». Une commission(3) composée d’adjoints au Maire, directeurs de services, et, dont le secrétariat est assuré par le cabinet du Maire, examine les propositions pour les nouvelles nomenclatures.

cerdanRévolution urbaine.En1844, l’utilisation de plaques émaillées à fond bleu et lettres blanches est prescrite par Claude-Philibert Barthelot de Rambuteau, préfet de la Seine. Depuis plus de 6000 voies (ou lieux) publiques ou privées sont référencées dans Paris. Plus de 1000 plaques commémoratives et plus de 1000 statues jalonnent également les rues. Celles attribuées aux sportifs se comptent sur les doigts des deux mains (voir encadrés). Avant, suer se faisait à l’abri des regards non initiés, dans des endroits confinés et réservés à la pratique physique : stades municipaux, zones de loisir, piscines, gymnases. Comme si ce qui appartenait au sport devait rester au sport. Comme s’il devait rester une activité à part, secondaire, qui ne se mêlerait à la vie que par intermittence. Les pratiques urbaines ont cassés cette idée : «randos»  vélo,  «randos» roller s’emparent des avenues de Paname chaque vendredi soir, skates ou basket de rue cohabitent chaque jour sous le métro aérien, sans parler des joggers ou des trailers urbains qui parcourent la capitale. Car les grands stades ne sont que des arènes temporaires. La plupart du temps, ces théâtres modernes sont « vides,  ils se réduisent à un désert de goudron, de béton, d’acier et d’herbe n’intéressant personne. Mais activés, le jour d’un évènement, ils voient soudain converger des processions en foule » selon Jacques Birouste (4), psychologue, professeur émérite à l’université de Montpellier I. « Ils servent alors à révéler certains composants subtils du lien social,désormais caché à notre société laïque et individualiste ».

Exemplaire d’acte administratif se rapportant à la promenade Eric Tabarly, crée en 2007 dans le 19ème.

Exemplaire d’acte administratif se rapportant à la promenade Eric Tabarly, crée en 2007 dans le 19ème.

Des modèles modernes.Souvent, les équipements sportifs portent les noms d’anciens athlètes ou de personnalités ayant œuvré pour le développement du sport (gymnase Léo Lagrange(5), boulevard Poniatowski, 12ème),  mais ce n’est pas systématique (gymnase Paul Valéry, rue de la Nouvelle-Calédonie, 12ème). La noblesse de l’effort n’offre pas tous les privilèges non plus, même s’il s’agit d’une zone réservée à la pratique. Et cet aspect se défend : faut-il donner des noms de rues aux seuls architectes ? Non, bien entendu mais pourquoi l’inverse n’est-il pas valable ? Pourquoi ne pas donner alors plus d’espaces à ceux dont la pratique, bien que basée sur le plaisir, le jeu, l’amusement, a souvent permis à la nation de rayonner hors de nos frontières, de créer des modèles positifs  d’émancipation, d’intégration ( les footballeurs Kopa, Platini, les champions olympiques de Marathon Boughera El Ouafi et Mimoun) et d’éducation, de faire écho à la vie, au goût de l’effort, au sacrifice pour le collectif, d’assister à des performances humaines incroyables (les alpinistes Maurice Herzog, -malgré les controverses-, Louis Lachenal) symbolisant si bien la vie ? A une époque où pertes de repères et d’identité sont de plus en plus ressenties et débattues, il serait utile d’éclairer aussi les parcours de nos sportifs et de les inscrire au panthéon des rues de notre ville phare.

Car, en France, à l’origine de son développement au XIXème siècle, le sport était reconnu pour ses vertus. Il ne s’agit pas alors que de loisir. Son utilité sociale est argumentée, défendue par Georges de Saint Clair(6), Paul Rousseau(7), Pierre de Coubertin et la presse sportive. Après l’humiliation subie face à la Prusse en 1870, le sport, qui est adopté par l’école républicaine, est perçu comme le moyen de renforcer la nation, d’éduquer le peuple, instaurer une hygiène publique (lutter contre la syphilis, l’alcool, la tuberculose) et rénover la morale grâce à son « esprit »: fair-play, courage, persévérance, loyauté, esprit de corps, autodiscipline… (8)

Capture test 2Rêve de Sportifs.Le sport n’est pas qu’une affaire de statistiques, de résultats ou de compétitions. Il est plus que cela et ses acteurs ont de nombreuses histoires à nous conter. En 2012, les Jeux Olympiques se sont bien déroulés … à Londres ! Jusqu’au jour de la désignation de la ville hôte, le 6 juillet 2005, Paris se rêvait capitale olympique et par prolongement, capitale du sport et des sportifs. Un mois avant, pour stimuler la candidature, les Champs-Elysées furent transformés en un immense stade où l’on pouvait pratiquer tous les sports olympiques sous le regard des champions. Intitulée «Fêtons l’amour des Jeux», cette manifestation populaire a vu la célèbre avenue parisienne semée sur deux kilomètres d’une piscine, de courts de tennis, de rings de boxe, d’un terrain de football, d’une piste pour chevaux, d’un bassin de canoë kayak… Les sportifs avaient alors droit de cité. « Laissons-nous gagner par les jeux » disait le slogan…le film promotionnel mentionnait « pour l’histoire » et quelques images se référant aux exploits passés, des photos de sportifs finissaient par s’envoler au dessus des voies urbaines… comme un emblème de ce qui n’existe pas aujourd’hui. Car ni le premier médaillé olympique français de l’histoire Alexandre Tuvère (6 avril 1896- Athènes – Triple saut), ni le premier champion olympique français de l’histoire, Eugène-Henri Gravelotte (7 avril 1896 – Athènes – Fleuret) ne sont inscrits sur le mobilier parisien.

les "Champs" en habits de sport

les « Champs » en habits de sport

Mais peut-être que demain,- dans quelques années-, nous aurons rendez-vous tout près des Champs, le lieu d’arrivée du Tour de France,  au 1, rue Laurent Fignon dans le 8ème ou pourquoi pas à un drop de là au 15, avenue Serge Blanco, tout près du Parc des Princes. Le nouveau Paris serait ainsi gagné par les sportifs. -S.L

(1) Champion de France et d’Europe (welters) à 17ans, Georges Carpentier (1894-1975) devint champion du monde des mi-lourds le 12 octobre 1920 à Jersey City (États-Unis) en mettant KO l’américain Battling Levinsky. Il échouera dans sa quête du titre « toutes catégories » (main fracturée dès le 2ème round), le 2 juillet 1921, face à Jack Dempsey, dans l’un des matchs du siècle qui lui vaudra néanmoins une renommée mondiale. Il participa ua championnat de France de Rugby (1918-1919) avec le SCUF. /  (2) Just Fontaine (né en 1933) fût avant-centre dans les clubs professionnels de Casablanca, Nice, Reims (1950-1962). Il  connût 21 sélections en équipe nationale jusqu’en 1960. Il est toujours le meilleur buteur de tous les temps sur une seule phase finale de coupe du monde (13 buts en 6 matches lors de la Coupe du monde 1958 en Suède, la France terminant 3ème). / (3) voir Arrêté municipal du 6 mars 2002  pour la  Constitution exacte de la commission. / (4) in revue « la Géographie »- numéro 1530 – été 2008 / (5) Léo Lagrange (1900-1940), 1er sous-secrétaire d’état au sport (1936), il œuvra notamment  pour un développement populaire des loisirs sportifs, touristiques et culturels. / (6) Georges de Saint Clair (1884), fondateur en compagnie de Pierre de Coubertin de l’USFSA (Union des sociétés françaises de sports athlétiques) fût l’un des théoriciens du mouvement sportif en France et le plus célèbre des secrétaires généraux du Racing Club de France. Il écrivit en 1887 « les sports athlétiques et les exercices de plein air ». / (7) Paul Rousseau était journaliste pour le journal « le Vélo ». / (8)in « Champions noirs, Racisme Blanc » -Thimothée Jobert -PUG

Ballade dans les « rues sportives » :

Heureusement, quelques personnalités qui ont fait le sport sont répertoriées sur les cadres bleus qui indiquent les rues de Paris mais la liste est maigre. –S.L.

Bien sûr le père des Jeux Olympiques, le baron Pierre de Coubertin (1863 – 1937), est « logé » à paris, dans le 13ème

la cité universitaire face au CNOSF

la cité universitaire face au CNOSF

arrondissement : son avenue est coincée entre le stade Charlety, le CNOSF, le périphérique et la cité Universitaire. D’un côté, le bâtiment bariolé des étudiants brésiliens (conçu par Le Corbusier – 1954) rappelle pour partie les couleurs olympiques, de l’autre un restaurant inter-entreprise sert des menus qui ne sont pas… « Olympiques » selon ses visiteurs et ce, malgré son nom.Dans le 15ème arrondissement, la place Marcel Cerdan (1916-1949 -voir par ailleurs) rappelle celui qui fût l’un des plus grands boxeurs de tous les temps, l’amour d’Edith Piaf (une place dans le 20ème) et le sportif le plus populaire du milieu du XXème siècle. Armand Massard(1884-1971), ancien champion olympique (1920 –Anvers –Epée) trône avec son père sur l’avenue du 17ème en raison de leur passé de conseillers municipaux de Paris. A l’entrée du stade Roland Garros,-qui fût aviateur mais également sportif accompli (cyclisme, course automobile, natation, rugby) et dont un square porte le nom dans le 20ème-, la porte I ouvre sur la voie Suzanne Lenglen : « la divine » (1899-1938) était la première star féminine du tennis, elle remporta notamment 6 Internationaux de France, 6 Wimbledon et l’or en simple et en doubles aux jeux olympique d’Anvers. Un parc dédié au sport porte son nom entre Paris et Issy les Moulineaux. Une autre allée située au sein du stade rend hommage à Marcel Bernard (1914-1994), vainqueur  en simple du tournoi en 1946 et président de la fédération de Tennis par la suite. Toujours dans le 16ème, l’avenue Gordon-Bennet (1841-1918) du nom du journaliste qui fonda l’International Herald Tribune jouxte ces terrains de tennis : il créa les 1ères courses automobiles, et plusieurs trophées dans les domaines des courses de plaisance, de l’aéronautique et du football (1841-1918). D’autres journalistes de sport jalonnent paris : Henri Desgrange (1865-1940), qui établit le premier record mondial cycliste de l’heure, fut le fondateur en 1900 du quotidien sportif « l’Auto-Vélo », et le créateur du Tour de France cycliste en 1903, a sa rue dans le 12ème ; Antoine Blondin (1922-1991), figure de « L’Equipe », suivit 27 Tours de France, 7 jeux olympiques, et le rugby passionnément, donne son nom à un square du 20ème ; dans le 19ème on retrouve la rue de l’ancien grand alpiniste, Gaston Rébuffat (1921-1985) devenu écrivain.  Si vous marchez dans le 16ème , vous trouverez, à l’angle du boulevard d’Auteuil et de l’avenue général Sarrail (face au stade Français) une stèle pour Frantz Reichel  (1870-1932), sportif français polyvalent, capitaine de l’équipe de rugby à XV (champion olympique – 1900), athlète (champion de France 110m haies, recordman de l’heure), champion de boxe, excellent escrimeur, gymnaste, pionnier de l’automobile et de l’aviation , il fût à l’origine de la création des fédérations en 1920. Président de Fédération, il anima aussi le CNOSF et le CIO. En longeant le stade Jean-Bouin, vous arrivez au Parc des Princes et tombez sur la Place Jules Rimet (1873 – 1956), créateur du Red Star, de la Fédération française de football-association et de la Coupe du monde de Football. Tout près, dans le bois de Boulogne se trouve le carrefour des tribunes, l’avenue de l’hippodrome, et pour rester dans cette dimension lexicale, la rue des Tennis se trouve dans le 18ème, le passage du Jeu de Boules dans le 11ème, la rue du Javelot dans le 13ème, celle de l’Essai (pour les essais de chevaux, non pour le rugby) dans le 5ème.   

la plaque dédiée à Noureev

la plaque dédiée à Noureev


Mais aussi :

Rugby : Esplanade Jacques Chaban-Delmas (7ème, 1915- 2000); fût résistant,  Général, plusieurs fois Ministre, Maire de Bordeaux, Premier Ministre (1969-1972), président de l’Assemblée Nationale, mais aussi ¾ aile du XV de France et joueur de Tennis à haut niveau.  Athlétisme : une plaque commémore Georges dit « Géo » André (1889-1943) au  9, rue Marguerin (14ème, Paris). Tombé pour la France près de Tunis,  il avait participé à 4 olympiades (argent, Londres 1908, saut en hauteur ; bronze, Anvers 1920, 4X400), fût 12 fois champions de France (saut en hauteur, 400m haies), joueur de rugby au Racing et au Stade Français, 7 fois international. Marins : promenade Eric Tabarly (19ème, bassin de la Villette, (1931-1998)), rue Sivel (14ème – marin et aéronaute)  Explorateurs : Rue Savorgnan de Brazza (7ème), rue Noël Ballay (20ème), square Louis Gentil (12ème), rue Louis Delaporte (20ème), Place Paul-Emile Victor (1907-Bora Bora, 1995), ethnologue, explorateur polaire, fondateur en 1974 du groupe « Paul-Emile Victor pour la Défense de l’Homme et de son Environnement ».Danseurs et chorégraphes : rue Rudolph Noureev (17ème),allée Nijinski (4èmePionniers de l’aviation : rue Jean Mermoz (8ème), rue Maryse Bastié (13ème), rue Maurice Noguès (14ème), rue Léon Delagrange (15ème), rue Nungesser et Coli (16ème), quai louis Blériot (16ème), quai Saint-Exupéry (16ème) et inscription au Panthéon (5ème),  rue Maryse Hilsz (20ème). Automobile : quai Panhard et Levassor (13ème)quai andré citroën (15ème), rue Marcel Renault (17ème),square Léon Serpolet (18ème).

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